14 mai 2010

les abeilles sous l'angle économique

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La valeur des services gratuits de la nature
Les abeilles ont depuis longtemps retenu l’attention des économistes, notamment en raison des « externalités positives » liées à leur activité. Le terme d’externalité désigne l’impact indirect (non intentionnel) sur un acteur économique (entreprise, consommateur…) de la production ou de la consommation d’un autre acteur. Ainsi, une entreprise chimique produit-elle souvent à la fois les produits chimiques qu’elle vend et des pollutions diverses de l’eau, de l’air ou des sols. Ces dernières sont des externalités négatives (ou dommages « collatéraux »).
Au sens économique le plus strict, les abeilles ne produisent que du miel, et seule la production de miel et des produits dérivés intervient sur les marchés ou dans le calcul du PIB, comme contribution de la filière apicole. Or ces insectes, avec d’autres, ont la merveilleuse propriété de « polliniser » les plantes à fleurs, c’est-à-dire de transporter le pollen des étamines des fleurs vers des fleurs de la même espèce, permettant la fécondation. De nombreuses espèces de fruits, de légumes, d’arbres « non fruitiers » sont concernées par cette externalité positive, qui fait partie des services gratuits de la nature, car il n’existe aucun mécanisme marchand permettant de rémunérer les propriétaires des abeilles pour ce service, et encore moins les insectes sauvages, qui n’ont pas de propriétaire humain…
Peut-on attribuer une valeur monétaire à ce service qui n’a pas de prix ? L’exercice est périlleux, mais il ne manque pas d’intérêt. La méthode consiste, dans un premier temps, à évaluer par des expériences le degré de dépendance de certaines productions aux abeilles. En effet - Einstein ne semble pas en avoir tenu compte - la pollinisation s’effectue selon trois grands modes : par des insectes nombreux (dont les abeilles, qui jouent le rôle le plus important), par le vent, et par « l’autopollinisation ». Exemple : pour l’oignon porte-graines, les abeilles contribueraient pour 70 % à la production de semences . Globalement, selon l’INRA, « En terme pondéral, 35% de la production mondiale de nourriture résulte de la production de cultures dépendant des pollinisateurs, 60% provient de cultures qui ne dépendent pas des pollinisateurs (principalement les céréales comme le blé, le maïs et le riz) et 5% provient de cultures pour lesquelles l’impact des pollinisateurs est encore inconnu. »

Il devient alors possible d’estimer grossièrement la valeur monétaire des pertes de production (ou de PIB) qui résulteraient de l’absence d’abeilles, c’est-à-dire la valeur économique totale de la pollinisation par les abeilles. Dans le cas des États-Unis, cette valeur serait de l’ordre de 15 milliards de dollars, selon une étude de 2000 reposant sur des hypothèses très incertaines. Pour l’ensemble des insectes sauvages, une autre étude aboutit à 57 milliards de dollars, en comptant les déficits de pollinisation, mais aussi et surtout le rôle économique des insectes mangés par les poissons ou les oiseaux. Pour information, la valeur ajoutée brute de l’agriculture américaine, y compris l’exploitation des forêts et la pêche, était de 141 milliards de dollars en 2001 .
Pour l’instant, ON NE SAIT PAS AVEC CERTITUDE si ce sont des dommages écologiques, dont ceux de l’agriculture intensive, qui sont à l’origine de l’extinction partielle des abeilles, s’il s’agit de parasites, virus ou autres, ou si les premiers créent un terrain plus favorable à la contamination par les seconds. En revanche, pour la disparition des insectes et plus généralement pour la chute spectaculaire de la biodiversité animale, on sait que l’espèce humaine en est la grande responsable (rapport de l’Union Mondiale pour la nature publié le 12 septembre).

Que faire de ces travaux ?

1. Les faire connaître et encourager leur poursuite, car ils montrent que les conséquences économiques des pollutions humaines sur les abeilles sont sans commune mesure avec leur production actuellement intégrée au PIB (le miel), de l’ordre de 200 millions de dollars aux États-Unis. Mais en même temps, ils conduisent à relativiser les propos les plus alarmistes relayés et amplifiés par Les Échos.

2. Prendre au sérieux les avertissements de la FAO : pour les pays pauvres (qui ont par ailleurs besoin de maîtriser certains insectes nuisibles porteurs de maladies mortelles ou ravageant des cultures !), les incidences humaines de la disparition d’espèces pollinisatrices, qui dépendent elles-mêmes de leurs écosystèmes, seraient très graves : « Le fait est que les services d’écosystème fournis par les pollinisateurs sont essentiels pour la production vivrière - aussi bien en termes de rendement que de qualité - et contribuent aux moyens d’existence durable de nombreux agriculteurs dans le monde entier. »

3. Admettre plus généralement que ces évaluations (après tout, qu’est-ce que 15 milliards pour l’économie américaine ?) ne comptent pas tout ce qui compte et sont incapables de raisonner en termes d’écosystèmes. Elles ne se fondent que sur des pertes économiques évaluables à court terme. La disparition éventuelle des abeilles serait une perte selon bien d’autres valeurs que celles de l’économie. C’est dans de tels cas qu’il faudrait invoquer le principe de précaution et faire fonctionner une démocratie scientifique ouverte aux citoyens « profanes ».

Jean Gadrey "Alternatives économiques"

Posté par ludo973 à 01:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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